PORT-AU-PRINCE, 11 Mai - Le président René Préval revient d'un sommet au Nicaragua sur la " sécurité alimentaire. "
Le président Daniel Ortega appelle ses homologues d e la région à bâtir un front commun pour lutter contre la hausse des prix sans précédent qui frappe à la fois sur trois continents.
M. Préval est rentré jeudi de Managua, apprend-on, avec un groupe d'experts agricoles pour dresser une évaluation des besoins en Haïti.
Un peu plus tôt c'est le directeur général de la FAO, Jacques Diouf, qui était à Cabaret (39 km au nord de la capitale) où l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture dirige un projet pour les sinistrés d'un ouragan qui a frappé cette communauté agricole l'an dernier.
Peu après les émeutes de la faim qui ont fait au début d'avril à Port-au-Prince et dans d'autres grandes villes 6 morts, environ 200 blessés et d'importants dommages dans le secteur des affaires, c'est le secrétaire d'Etat français à la coopération, Alain Joyandet, qui commentait après avoir survolé le pays que celui-ci a le nécessaire (la terre ainsi que le know how ou expérience de ses petits cultivateurs). Il ne manque que les investissements...
Or justement qu'en est-il des investissements?
Qui finance la production nationale?...
Le président Préval a passé commande de 400 tracteurs. Un programme de vente de semences et d'intrants agricoles à tarifs réduits est mis sur pied.
Mais est-ce le gouvernement qui va financer tout seul la production nationale? Il devrait renoncer alors à toutes ses autres obligations...
Ou bien les institutions internationales? Auquel cas il ne faut pas oublier que les conditions n'ont pas changé et celles-là même qui sont en partie responsables de nos problèmes actuels, en premier lieu l'abaissement des barrières douanières qui permet l'invasion du pays par les mêmes produits face auxquels la production locale n'a pu soutenir la concurrence et a donc fini par disparaître.
On remarquera que l'OMC (Organisation mondiale du commerce) qui garantit le strict respect du nouveau système appelé libre-échange, n'a jamais dit un mot au sujet de la crise alimentaire.
C'est que dans tout pays, à l'exception de l'ancien bloc communiste, le développement est pour une bonne part l'affaire du secteur privé.
Le gouvernement a pour devoir de mettre en place les infrastructures (routes, énergie, irrigation, barrage, protection contre les inondations et contre l'érosion, ferme agricole, marchés publics etc).
Mais le financement est fourni essentiellement par les banques, les assurances, les fonds de pension et autres institutions financières locales.
Les banques ne sont pas des œuvres de charité...
En effet le gouvernement ne pourra jamais avoir les moyens de fournir du crédit à chaque cultivateur ou alors ce n'est pas une entreprise d'envergure et encore moins d'envergure nationale.
Qui dit production nationale dit investissement. Et celui-ci s'entend des capitaux disponibles sur le marché. Et ces capitaux se trouvent en principe dans les banques. Comment intéresser les banques à l'actuelle entreprise de relance de la production nationale?
On n'a encore rien entendu de ce côté. Ni de leur part. Ni de la part des autorités nationales.
On sait que les banques privées locales ont été peu tentées par ce genre d'activités pendant les décennies écoulées.
Le crédit ne constitue pas la part la plus importante de leur portefeuille. Ou alors crédit à très court terme. Et qu'est-ce qui offre cet avantage mieux que les importations de produits de première nécessité, dont le riz. Vite débarqué, vite consommé.
Mais les banques ne sont pas des œuvres de charité. Il faut les convaincre de leur intérêt dans l'entreprise en question.
Par exemple, le riz à plus de 1.500 dollars la tonne est actuellement presque introuvable sur le marché international.
La production d'un bien aussi précieux représente donc aujourd'hui une mine d'or. Que ce soit au plan national ou international...
Le président de la république fait un bon pari en se consacrant aussi à fond dans le projet de production nationale.
Nos banques maîtrisent-elles suffisamment l'instrument du crédit?...
Mais l'Etat ne peut tout faire tout seul.
Il reste cependant les institutions bancaires aux mains de l'Etat lui-même. La BNC, la BPH et la BRH ou banque centrale.
On n'a encore rien entendu de ce côté non plus. Curieusement...
La BNC (banque nationale de crédit) qui se serait montrée très dynamique ces dernières années.
Evidemment il ne s'agit pas (à l'instar de la dictature Duvalier) d'ouvrir le crédit public à des amis du régime qui en profitent avant toute chose pour se construire un château dans les montagnes surplombant la capitale ou se payer une résidence princière à Miami Beach.
Mais pour commencer, les banques haïtiennes en général, et les banques d'Etat en particulier, maîtrisent-elles suffisamment l'instrument du crédit pour pouvoir bâtir un programme qui implique plusieurs milliers d'investisseurs et aussi (et d'abord) garantir que l'argent ne sera pas perdu.
Cela ne s'improvise pas.
Ensuite, où sont les assurances? Ne vous y trompez pas, il existe des compagnies d'assurances en Haïti et qui réalisent de gros chiffres d'affaires. Mais qui ne réinvestissent pas un sou sur le marché local. En tout cas, on n'en a jamais entendu parler.
Pas de garantie foncière...
Cependant la principale garantie n'en relève pas moins de l'Etat. Celui-ci parle constamment d'attirer les investissements. Or, pour ne citer qu'un exemple, le plus grand handicap dans l'investissement aussi bien dans la production agricole que dans le tourisme en Haïti c'est l'absence totale de garantie foncière. A qui appartient la terre? Comme par coïncidence l'actuelle situation se produit sous le même chef de l'Etat qui avait lancé une réforme agraire lors de son premier mandat (1996-2001).
Or aujourd'hui on se retrouve dans la même incertitude. Ramenés à notre point de départ. Par exemple, dans la Vallée de l'Artibonite, le grenier à riz du pays: soit ce sont des grands dons absentéistes qui menacent de chasser les paysans bénéficiaires de la réforme, soit ce sont ceux-là qui n'ont rien fait des terres à eux confiées (quoiqu'il reste encore à définir sous quel statut) pour devenir absentéistes à leur tour. Beaucoup seraient allés chercher une vie meilleure dans les plantations en République dominicaine voisine. Le travail de la terre en Haïti ne rapportant rien depuis fort longtemps.
Mais aujourd'hui dans tous les pays frappés par la crise alimentaire (y compris Haïti), les décideurs aussi bien nationaux que internationaux réalisent que c'est une opportunité unique de refaire la production nationale.
Quoi de plus évident. Mais cela nécessite plus que de bonnes intentions...
Marcus, 11 Mai 2008