PREVAL ET LE SALAIRE MINIMUM

La nature a horreur du vide !


PORT-AU-PRINCE, 27 Juin - La politique, comme la nature, a horreur du vide.

Ce n'est ni aucune opposition politique, ni une erreur plus grosse qu'une autre du gouvernement en place qui propulse le mouvement de contestation qui chaque jour gagne encore plus de terrain, avec à sa tête une poignée d'étudiants. Ni même réellement la question du salaire minimum, ledit mouvement ayant décidé à l'avance de faire flèche de tout bois et de rester sourd à tout appel à la raison.

Le moteur des manifestations de rues qui font rage depuis maintenant un mois dans la capitale haïtienne, c'est l'immense vide que le pouvoir a laissé se constituer.

A tous les niveaux. Et sans aucun espoir d'en sortir sous le pouvoir actuel, vu que cette faiblesse semble être dans la nature même de ce pouvoir.

Nous voulons dire par là que le vide pourrait être une composante de la nature de la présidence à la Préval. Prenons son refus de s'adresser directement aux autres acteurs de la crise actuelle du salaire minimum. Par exemple, en faisant lire par un autre le message audio de ses objections à la nouvelle loi.

Tout comme dans un moment comme celui-ci (où c'est toute la nation qui est préoccupée) on s'attendrait que le Président de la république se présente en personne devant l'assemblée des parlementaires pour plaider la cause. Une loi qui réponde aux nouvelles réalités du pays...

D'autant plus que sa position dans le dossier du salaire minimum est tout à fait défendable. Et que seul un véritable débat engagé avec le Parlement et les autres acteurs directement intéressés peut produire une loi qui réponde aux nouvelles réalités du pays (celle qui a été votée et autour de laquelle on fait tout ce raffut n'est qu'un projet tronqué, parce que ignorant l'existence de la catégorie d'entrepreneurs la plus importante du pays : les entreprises moins que petites, moins qu'artisanales, minimales, informelles...).

En France, on aurait eu droit à un référendum.

Par contre, le Président Préval refuse de se mouiller personnellement. Mais une première fois ça passe, la deuxième fois ça casse. En Haïti comme ailleurs, le pouvoir démocratique aujourd'hui ce ne sont pas seulement les trois pouvoirs, mais tout le bazar des associations de défense X et Y. Et c'est pour l'avoir ignoré et recherché un pouvoir trop personnalisé (le mythe du chef charismatique) que le président Aristide a pu être capoté aussi facilement par ses ennemis...

René Préval l'a compris. Mais il l'a trop compris, si l'on peut dire. Et l'excès en tout nuit.

Le président Préval n'a pas d'ennemis, ni même d'opposition.

Ceux qui descendent quotidiennement dans les rues depuis maintenant un mois ne lui en veulent pas personnellement.

Une démocratie-corset...

Et pourtant ça ne tourne pas. Parce que Haïti reste politiquement un vieux pays auquel cette nouvelle forme de démocratie sied plutôt comme un corset.

Alors que dans un tel système de pouvoir excessivement partagé puisque partagé aussi avec toutes ces nouvelles émanations non-gouvernementales, humanitaires ou même privées (qu'elles s'appellent comités, commissions, fondations, initiatives, réseaux ou autres), toutes solidement implantées dans le pouvoir des pouvoirs qu'est la communauté internationale, il n'est pas normal que le Président (et en second lieu l'Exécutif) soit le seul à devoir assumer toute la responsabilité, à supporter tout le poids de culpabilité et en toute circonstance ; or voici que le Président demeure malgré tout l'acteur - le faux acteur - principal. Celui par qui toujours le scandale arrive !

Cependant, veux veux-pas, ce dernier doit remplir son rôle. Oui, remplir. Remplir le vide (du moins chez Préval laissé quasi volontairement) pour éviter de sombrer dans les pièges du système, puisque système dont nous ne sommes pas l'inventeur, qui nous va donc jusqu'à présent si mal. Faut réellement faire avec !

La sanction du peuple souverain...

Car si le système était authentique, on peut supposer que les différents protagonistes auraient eu une réponse plus responsable. En tout cas, la sanction du peuple souverain serait aussi plus automatique. Car un système authentique (natif-natal) suppose aussi que le pays soit arrivé au degré de maturation approprié. Et nécessaire. Ce qui n'est de toute évidence pas le cas.

Le Sénat qui a renversé en avril 2008 le Premier ministre Jacques Edouard Alexis aurait laissé le temps à celui-ci d'accueillir la conférence des bailleurs qui devait se réunir le même mois à Port-au-Prince et dont les montants en jeu s'élevaient à plus d'1 milliard de dollars... alors que cette conférence n'aura lieu qu'une année plus tard (le 14 avril dernier à Washington) pour déboucher sur des promesses de quelque 350 millions de dollars dont le gouvernement haïtien n'a pas encore reçu un kopeck (et dont apparemment il ne peut espérer grand chose malgré les reproches du Premier ministre Michèle Pierre-Louis, une note officieuse émanant de la Commission Européenne rappelle que celle-ci avait énoncé publiquement et mis en place son assistance à Haïti bien avant la conférence de Washington).

Le Sénat n'aurait pas agi ainsi s'il y avait une sanction automatique.

Préval ou le pouvoir par défaut !...

Tout comme aujourd'hui les manifestants qui font tellement trembler Port-au-Prince (à peine une poignée d'étudiants secondés par deux ou trois groupes pas assez diversifiés pour prétendre représenter toute une nation) n'auraient pas eu plus d'impact que ce qui leur revient dans toute société normalement constituée. Personne ne peut leur interdire une liberté qui est constitutionnelle. Evidemment, tant que son exercice est pacifique. Mieux, raisonnable. Mais dans un système qui fonctionne par mimétisme, où tout n'est que pâle représentation d'une réalité vécue ailleurs, où Port-au-Prince, Berlin, Rio c'est soi-disant même combat, alors que chez nous le combat finit toujours dans la destruction du socle même sur lequel on est assis...

S'il y avait un véritable équilibre des pouvoirs, cela ne serait pas...

Entre Aristide ou le pouvoir personnel, la réponse n'est donc pas Préval ou le pouvoir absent, par personne interposée. Ou, pire encore, et comme nous le vivons aujourd'hui, le pouvoir par défaut !

Bref, les objections du chef de l'Etat sur la loi sur le salaire minimum sont fondées. Qu'elles soient bien fondées ou non, c'est à voir. Au contraire, elles ne vont pas assez loin, à notre avis, dans le questionnement de la loi votée.

Mais le Président Préval a fait si mal les choses qu'il prive la nation réelle de la possibilité d'introduire ses vues dans le débat. Or ce sont celles qui comptent véritablement, non.

Haïti en Marche, 27 Juin 2009






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