A la UneLes Toutes DernieresRevue de la SemaineNouvelles en BrefTarifs PublicitairesPoints de Vente
Pour ceux et celles qui sont partis!
Nous sommes tellement traumatisés que nous ne pouvons parler que de cela. Et à chaque fois, chaque jour qui passe, nous apprenons de nouvelles histoires, de nouveaux cas, sommes mis au courant d'autres tragédies, comme celle de cet enfant de trois ans, petit fils de l'une des patronnes de l'hôtel Montana, trouvé mort réfugié dans les bras du garçon qui le gardait en l'absence de sa grand mère. Il avait encore son jouet à la main.
 
Cela s'arrêtera-t-il un jour?
 
Nous avons l'impression que, aussi longtemps que nous vivrons, nous ne cesserons d'apprendre d'autres histoires, d'autres tragédies. Cet autre petit garçon de 4 ans est resté, lui, vivant, quatre jours durant, sous les décombres aux côtés de sa grand-mère et de sa tante, mortes toutes deux. L'enfant est vivant. Mais le sang ne circule pas dans l'une de ses jambes et l'on ne sait s'il ne faudra pas l'amputer à la fin.
 
Ces six autres enfants, eux, venaient de rentrer de l'école le mardi fatidique du 12 janvier 2010. Fatigués, ils étaient tous les six montés à l'étage de leur petite maison du Morne Lazarre. Une maison construite avec leurs ongles par le père et la mère qui faisaient deux, trois jobs pour rassembler l'argent nécessaire à ce " kole-pyese " qu'était leur maison et dont ils étaient tellement fiers.
 
Les parents étaient au rez de chaussée, la maman préparant le repas du soir. Soudain on entend le klaxon du 'camion-charbon'. " Va donc me prendre un peu de charbon, dit-elle à son mari, je n'en ai pas assez". Il sort pour se rendre à l'avenue Panaméricaine. Elle décide de son côté d'aller faire un tour à l'église du coin.
 
La " chose " la surprend alors qu'elle est au dehors. Le mur d'une maison lui dégringole dessus. Lui reste pétrifié devant le camion de charbon. Quand ça s'arrête, il file chez lui. D'abord il ne reconnait rien. Tout est " tout blanc. " Une poussière épaisse qui vous aveugle. Mais il entend partout des gémissements. Dont ceux de sa femme coincée sous le mur. Il va chercher des secours pour l'aider à la dégager. Ce n'est pas facile, parce qu'ils sont les mains nues et il y a beaucoup de blocs à enlever. Mais finalement, ils y arrivent. Elle souffre beaucoup et ensemble ils se dirigent vers la maison sur le morne. Ils ne reconnaissent plus rien. Toutes les maisons se sont effondrées. On a même l'impression que le morne lui-même n'existe plus. Plus de Morne Lazarre, plus de maisons!
 
Où est celle de Fane? Et surtout les enfants qui s'y trouvaient. Les six enfants qui faisaient la sieste. Difficilement il arrive à retracer le chemin conduisant à sa demeure. Mais il n'en reste plus qu'un amas de pierres. C'est comme si la maison avait explosé. Mais où sont les enfants? Fou d'inquiétude, il appelle les voisins à l'aide. C'est que chaque voisin fait face à la même tragédie. Il ne reste plus rien des maisons du Morne Lazarre. Finalement en grattant, en soulevant des blocs, il aperçoit des pieds. Ça c'est le pied de Mimi, ça celui de Rodrigue, ça celui de Marie Ange.
 
Il manque trois autres enfants à l'appel. On ne les retrouvera jamais. Les pieds sont dégagés, les enfants morts tous les trois, écrasés par ces masses de béton. On les enterre sur place.
 
Ainsi des compatriotes ont perdu en ces quelque 30 secondes leur famille entière.
 
Les rescapés du Morne Lazarre ont pris refuge en face, chez les frères du Juvénat. Ils n'ont pas de tente, ils dorment à la belle étoile, enveloppés dans tout ce qu'ils ont pu trouver, n'importe quoi. La baisse de température à quoi on fait face ces jours-ci n'est pas de nature à arranger les choses. Mais quand on a connu pareille tragédie, ce petit vent froid et perfide, ces averses qui vous trempent jusqu'aux os ne peuvent plus vous faire grand chose. On en a vu d'autres!
 
Et, se dit-on, si on est resté en vie, c'est pour une raison. De cela nous en sommes tous persuadés ces jours-ci, nous tous, les survivants du séisme.
 
Cette semaine je rencontre une amie, elle est mexicaine et elle me raconte comment le 12 janvier, elle avait rendez-vous à 5h pm au Montana.
 
Elsie, me dit-elle, ils sont tous morts, tous ceux avec qui j'avais rendez-vous. Et pire encore, on n'a pas retrouvé leurs corps. Pourquoi suis-je arrivée en retard? J'ai vu l'hôtel s'effondrer sous mes yeux. D'habitude je ne suis jamais en retard. Aussi si je suis restée, c'est pour quelque chose.
 
Ces jours-ci, je me bats pour faire voter la loi sur les handicapés, poursuit notre amie. Il y en a tellement! D'un coup, à ceux existant déjà, 5.000 de tous âges sont venus s'ajouter. Il faut que le Parlement se décide à passer cette loi. C'est vrai, ils ont un problème de quorum, mais tant que je vivrai, je mènerai cette bataille, car il faut que soit votée une telle loi, et cela le plus vite possible.
 
Cet autre ami professeur avait cours ce jour là, à la Faculté de linguistique appliquée.
 
Ses élèves l'ont attendu en vain. La plupart d'entre eux étaient sur la rue, hors de l'enceinte de l'immeuble qui s'est effondré, faisant plus de 200 morts, entrainant pêle-mêle dans l'au-delà doyen, vice-doyen, professeurs, étudiants, secrétaires, gardien, femmes de ménage
 
Tous morts, l'espace d'un cillement, et cet ami professeur condamné à toujours se demander pourquoi n'a t-il pas été faire son cours comme d'habitude ce mardi après-midi?
 
Pareil pour ces professeurs qui auraient dû être à la Faculté des sciences humaines mais qui se sont précipités au chevet de Janil Louis-Juste aussitôt connue la nouvelle de la tentative d'assassinat dont celui-ci avait été victime quelques heures plus tôt.
 
Janil ne s'en est pas tiré. Aujourd'hui il passe comme celui qu'il ne fallait pas tuer, une sorte de dernier des justes. Sa mort cependant est restée inaperçue puisque quelques minute après qu'il eut fermé les yeux, la terre s'est mise à trembler entrainant aussi dans le néant un nombre incalculable de concitoyens. On dit 300.000. Mais saura-t-on jamais exactement combien?
 
Plusieurs professeurs se trouvaient à l'hôpital CDTI (à l'avenue Charles Sumner) où on avait transporté Janil et c'est ce qui leur a sauvé la vie. C'est aussi la dernière fois que j'ai parlé à Josseline. Je la cherchais et elle m'a répondu qu'elle se trouvait sur les lieux de l'assassinat de Janil avec Marcus.
 
Qui aurait pu penser que quelque trois heures plus tard notre chère amie et collaboratrice (épouse et compagne de Marcus) allait se trouver à l'hôpital de la CDTI où trois médecins confirmeront sa mort, suite au choc reçu après l'effondrement de leur maison pendant le tremblement de terre.
 
Le hasard a fait bien les choses pour ces professeurs, mais si mal pour d'autres comme encore Gina Porcena (Centre d'information géo-spatiale) et tout son staff qui allaient commencer une réunion quand le séisme a frappé; comme le sont ces femmes militantes consommées en réunion au Ministère à la condition féminine; comme le Haut Etat Major de la MINUSTAH qui participait, au troisième étage de l'hôtel Christopher, à une rencontre avec une délégation chinoise; comme la direction et le personnel du commissariat de police de Delmas; comme toute la direction de la DGI (impôts), comme sont morts ces experts canadiens qui rencontraient des ingénieurs haïtiens pour discuter avec eux du contenu d'un Code du bâtiment … qui (ironiquement) était en préparation.
 
Et nous autres qui sommes restés, nous sentons l'urgente nécessité de reprendre en main le flambeau laissé par ceux qui sont partis.
 
En commençant par témoigner ce que nous avons vécu et que nous vivons.
 

 
Elsie Ethéart, 9 Mars 2010, Haïti en Marche
 

 
 
A la Une  |   Les Toutes Dernieres  |   Revue de la Semaine  |   Nouvelles en Bref  |   Tarifs Publicitaires  |   Points de Vente
 
Site design by Designers Advantage
Copyright Haïti En Marche, 1986 - 2009, tous droits réservés