Un beau film !
MIAMI, 15 Avril – Devant un auditorium du Little-Haiti Cultural Center à Miami rempli aux trois quarts s’est joué mardi (14 avril) un film intitulé ‘Dual Citizen’ (Double Nationalité) …
Aussitôt cela vous dit Haïti. Quel challenge ? Etre citoyen américain tout en restant encore haïtien. Ne le dîtes pas trop fort car cela pourrait compliquer davantage encore la situation avec l’hôte actuel de la Maison Blanche, n’est-ce pas.
Dual Citizen, double nationalité ?
C’est en effet le vœu formulé dans la constitution haïtienne de 1987 votée après la chute de la dictature Duvalier …
Combien qui y ont fait honneur ?
Beaucoup ne savent peut-être même pas de quoi réellement il s’agit. D’ailleurs ce que la Constitution dit d’un côté une loi de l’autre vient le contredire, tiens tiens ! Mais c’est ça Haïti, pays de toutes les contradictions, ‘pays de rêve pays d’amour’ comme dit la chanson mais aussi, oui pays le plus pauvre du continent américain comme on nous le serine depuis notre venue au monde …
Alors quelle folie de vouloir aussi avoir la nationalité de ce pays-là quand on a celle du pays le plus riche de la terre, United States of America ?
Quelle folie au point de subitement vouloir sortir son pauvre papa de son exil new yorkais, c’est-à-dire ce dernier après avoir vécu les années les plus florissantes de sa vie : travail dur certes, et surtout avoir la nationalité américaine, donc voter pour la première de sa vie car en Haïti en ce temps-là c’était la dictature à vie et ainsi de suite pour assurer un meilleur devenir à la famille et enfin … enfin la retraite !
Mais une retraite de vieillard ennuyé, errant sans but sans fin dans les rues de Harlem ou Brooklyn bref qui compte ses derniers jours …
Puis soudain, soudain entre en scène … Haïti !
‘Dual citizen’, double nationalité, quelle idée folle ?
Toujours est-il que sa fille, new-yorkaise de naissance, n’a qu’une idée : en vertu de la nouvelle constitution haïtienne de 1987 elle a le droit d’avoir aussi la nationalité haïtienne, ‘dual citizen’, double nationalité, elle y a droit et elle le veut.
Primo, il faut convaincre le ‘vieux’, oui son père retraité et qui n’a d’autre horizon qu’attendre de faire comme on dit le grand voyage … d’accepter de l’accompagner en Haïti …
Haïti que celui-ci maudit, où il a failli laisser sa peau n’était la chance de voyager aux Etats-unis, dont toutes les nouvelles qu’on reçoit chaque jour plus encore qu’avant c’est un pays qui disparait dans le néant …
Qui plus est, où un président Obama, le premier président noir des Etats-Unis, n’a pas jugé bon d’y mettre les pieds …
Pourquoi d’ailleurs notre bonhomme ne vote plus ‘démocrate’ … jusqu’à accorder son bulletin à Trump, premier mandat, s.v.p.
Bref c’est un vieillard déjà perdu dans ses contradictions insolubles à cet âge-là auquel sa fille qui est apparemment son unique compagne et unique lien avec le monde des vivants, vient déclarer une telle folie : ‘papy je veux avoir ma nationalité haïtienne, la constitution haïtienne m’en donne le droit et je la veux etc. etc. !’
Or il ne saurait lui refuser serait-ce cette dernière fantaisie.
On embarque ! On débarque ! Port-au-Prince la plus grande pagaille qu’on ait jamais vue, aujourd’hui encore plus que jamais.
Mais tout doucement un miracle s’accomplit.
Voici notre vieux bonhomme qui sort comme d’une profonde léthargie entendant de loin la chanson ‘ô mon pays tu m’as pris dans tes bras’ !
‘Dual citizen’, double nationalité, accompagnant sa fille dans toutes les démarches administratives aux Archives Nationales (un salut à mon vieil ami Directeur Wilfrid Bertrand !) ainsi qu’au Bureau de l’Immigration-Emigration toujours plein à bonder …
Mais notre bonhomme et nous avec lui, on se sent soudain pousser des ailes. On s’attend que les resquilleurs si nombreux en ces endroits-là leur tombent dessus, mais non … le film se veut résolument optimiste. Ce n’est pas un film c’est un vrai conte de fée pour un personnage qui n’a plus pour longtemps à vivre comme nous le sommes aussi à nos âges et auquel sa fille chérie a choisi de remercier ainsi pour tout ce qu’il lui a donné.
Prochaine étape et avec en poche sa précieuse nationalité haïtienne, c’est à Jacmel qu’elle l’emmène comme on dirait la ville-lumière c’est-à-dire où l’on vit comme dans un tableau de Préfète Duffaut, Jacmel où comme on dit l’art est dans la rue.
Invitée à nous parler de son œuvre à la fin de la séance mardi soir, la réalisatrice Rachèle Salnave devait nous apprendre que son père est décédé récemment à New York mais qu’il avait eu le temps de voir le film.
Nous avons franchement aimé cette oeuvre. Pas de turlututu. Caméra à l’épaule comme ce qu’on appelait autrefois ‘cinéma vérité’ mais sans cacher qu’elle veut nous montrer le bon côté du pays dont bien sûr on dit tant de mal, comment dirais-je, jusqu’en haut lieu, n’est-ce pas …
Le choix du sujet : ‘la constitution’ (ô constitution que de crimes l’on commet en ton nom !’ comme dirait l’autre) et la question de ‘dual citizen’ ou double nationalité nous permet ainsi une plongée dans la pagaille non seulement gouvernementale et bureaucratique mais aussi sociale, totale capitale haïtienne, notons toutes classes confondues …
Mais aussi pourquoi cette même proximité avec le quotidien à la fois si difficile - réveil de tout un peuple qui descend dans les rues dès 5 heures du matin – bref c’est cette simplicité dans la difficulté, ce bonheur sans pacotille qui fait l’attachement qu’on ressent aussi pour le pays tel que décrit dans le film de Rachel Salnave.
Attachement comme le père de la cinéaste et son principal personnage, que nous ne saurions nous non plus faire taire en nous-mêmes malgré tous nos préjugés même justifiés … mais connaissez-vous surtout en cette année 2026 un seul endroit dans le monde où l’homme peut se sentir entièrement rassuré.
Voici donc un film qui tombe bien à son heure.
‘Dual Citizen’ de Rachel Salnave, présenté dans le cadre du Miami Film Festival, du 9 au 19 Avril 2026.
Vous devriez le voir.
Marcus Garcia, Haïti en Marche, 15 Avril 2026