Honneur & Remerciements pour Ira J. Kurzban

MIAMI, 17 Janvier – Exilé par le régime Baby Doc en novembre 1980 nous voici après 3 jours de prison débarquant à Miami où la résidence légale nous fut automatiquement accordée donc ce n’était pas le sujet de notre rencontre avec le personnage dont nous vous parlons dans cet article, Me. Ira J. Kurzban celui que les réfugiés haïtiens aux Etats-Unis du moins ceux-là arrivés à cette époque par la mer et qu’on appelait tout bonnement les Boat People, considèrent avec la plus grande affection.
Avril 1980 un grand titre dans la presse internationale c’est le ‘Mariel boatlift’ ou exode de Mariel avec plus de 120 mille Cubains réfugiés d’abord dans une ambassade étrangère à La Havane (celle du Pérou si l’on ne se trompe) puis c’est pour partir tous ensemble depuis le port de Mariel (Cuba) et débarquer à Key West, pointe sud de la Floride. Craignant sans doute un soulèvement plus important, Fidel Castro décida de laisser partir ce monde.
Mais les autorités américaines craignant de leur côté aussi un mauvais tour de la part de l’île communiste, les enfermèrent aussitôt dans un camp.
Cependant les Haïtiens depuis plusieurs années utilisaient déjà le même chemin, c’était le fameux ‘kantè’ ou petit bateau à voile ou à vapeur chargé à plat bord pour tenter d’émigrer eux aussi aux Etats-Unis, ‘la terre promise’ ; immortalisée par notre confrère Konpè Filo dans ces mots : ‘Kantè DPM ou ‘Dirèk pou Miami.’
Mais sans exception tous ceux qui ne sont pas refoulés par la garde côtière américaine (Coast Gard) dont le fameux vaisseau Hamilton tellement redouté par les passagers haïtiens, bref tous ceux qui parviennent jusqu’à terre, sont eux aussi jetés en prison ou enfermés dans un camp d’immigration comme celui bien connu aujourd’hui de Krome.
Cependant à Miami un petit groupe de volontaires commence à organiser leur défense. Ce sont des éducateurs et militants d’action civique. On les nomme Jacques Lieberman, Rulx Jean Bart, Claude Charles, Père Armand (Pierre Armand) ; ils ont l’appui de l’église : National Council of Churches et Church World Services avec les Pasteurs Jenkens et Montpremier …
Ils trouvent aussi le support de certains officiels et membres du parti Démocrate comme un congressman Walter Fauntroy et jusqu’au sénateur Edward Kennedy.
Ils ont aussi la collaboration d’un tout jeune avocat brillant et batailleur comme lui seul : Ira J. Kurzban.
Système de défense : les Haïtiens fuient eux aussi une dictature. Ils méritent donc les mêmes considérations que les Cubains.
Cela facilitant un peu aussi la tâche au gouvernement Carter qui hésitait pour ne pas tomber dans un quelconque piège de Castro.
C’est la création du programme intitulé Cuban Haïtian Entrant.
Le Cuban Haitian Entrant c’est un programme présidentiel c’est-à-dire qui pouvait être renouvelé par le président des Etats-Unis comme ce qu’on appelle aujourd’hui le TPS ainsi que l’Humanitaire Biden – mais tout comme ces deux derniers le Cuban Haitian Entrant ne donnait pas accès directement à la ‘résidence légale’ cependant ces bénéficiaires vivaient en toute liberté, ils pouvaient travailler et assurer l’éducation de leurs enfants mais tous - comme aujourd’hui les TPS et les ‘Humanitaire Biden’, tous espéraient un statut plus définitif c’est-à-dire d’abord la ‘résidence permanente’.
Cependant Carter perdit les présidentielles de novembre 1980 et le nouveau président Ronald Reagan, un Républicain, recommença à jeter en prison les Haïtiens qui continuaient à débarquer fuyant la dictature Duvalier.


Mais du côté aussi des mêmes défenseurs de ces derniers la lutte ne faiblit pas. On s’organise toujours mieux. C’est la création du Haitian Refugee Center (Centre des Réfugiés Haïtiens) bientôt incorporé (Haitian Refugee Center Inc.) c’est-à-dire avec un statut officiel donc pouvant solliciter la collaboration de milieux importants comme les grandes organisations philanthropiques (Ford, Carnegie, etc) et travailler directement avec le Service Américain de l’Immigration (Immigration and Naturalisation Service).
Du coup aussi le travail au centre haïtien doit être à plein temps. C’est l’arrivée à sa tête d’un jeune prêtre catholique haïtien nommé Gérard Jean-Juste, ordonné à Boston, un militant très exercé dans ce qu’on appelle ‘l’activisme démocratique’ en usage aux Etats-Unis.
Avec lui un conseil de direction avec des personnalités dynamiques comme les enseignants Rulx Jean-Bart, Gabriel Augustin, Patrick Baussan, Claude Charles ainsi que Père Armand - oui l’ancien commandant du corps d’aviation d’Haïti lors des événements historiques de 1957 où le Colonel Pierre Amand incarna la dernière résistance contre les militaires putschistes qui porteront au pouvoir Papa Doc.
Reagan ferma à nouveau la porte aux Haïtiens. Les gardes côtes furent ordonnés de les pourchasser jusque dans les eaux haïtiennes. Et ceux qui arrivent jusqu’à terre, sont jetés en prison sans exception. Déjà le camp de Krome Ave est plein à craquer. Egalement les prisons fédérales de Fort Allen à Port-Rico et dans l’Etat de New York.
Et c’est alors qu’entre directement en scène le jeune avocat Ira J. Kurzban, à peine la trentaine, pas plus haut que 3 pouces et sourire sympa.
A ce moment-là votre serviteur (et auteur de cet article) est à Boston (Massachusetts) où vit ma famille depuis plusieurs décennies et donc mon point de chute tout indiqué comme nouvel exilé politique, toutefois une amie journaliste au Miami News m’avait promis de me faire trouver un job dans cette boite.
Donc je débarquai à Miami mais par chance pour me retrouver comme on dit dans mon ‘assiette’ c’est-à-dire mon domaine familier : la radio. Qui dit mieux, retrouvant une collègue victime elle aussi de la dictature c’est Elsie Ethéart ex-collaboratrice à Radio Métropole et militante de la « presse indépendante ».
A nous deux nous nous voyons confier une émission quotidienne (‘Chita Tande’) sur une radio probablement l’une des plus écoutées de la métropole floridienne, WLRN Public Radio. Et notre émission est diffusée en créole.
Bien entendu nos auditeurs les plus attentifs ce sont en premier lieu les plusieurs centaines de compatriotes enfermés au camp de Krome.
Et qui n’ont pas perdu espoir.
Cela grâce au Haitian Refugee Center Inc. qui se bat pour eux. Inlassablement.
Ce sont les manifestations de protestation chaque week-end devant le camp de Krome Ave …
‘Jistis ; libète ; jistis’ …
En tête l’infatigable Père Jean Juste et toute la bande : Rulx Jean-Bart, Abel Jean Simon, Gabriel Augustin, Marleine Bastien, Ti Mac, Elsa Charles, Robert Dorvil, Lourdes St. Gourdin, Farah Juste, Sister Pierre Marie, Justin Manuel, Maryse et Patrick Baussan (vrai nom Bernard Fils Aimé) et leurs enfants même en bas âge etc. et les nombreux autres membres de Konbit Libète car le centre c’est aussi une véritable école de formation à l’action civique …

Mais nous aimerions demander aux plusieurs centaines de milliers des nôtres aujourd’hui qui sont Citizens oui leur demander : savent-ils comment ils ont pu y accéder ? …

Mais tout ça ne suffirait probablement pas pour ébranler le puissant pouvoir de Washington avec un président Ronald Reagan assez populaire … si ce n’était la ténacité de l’équipe de HRC Inc. ainsi que l’intelligence du jeune et brillant avocat : Ira J. Kurzban.
Haut comme trois pommes mais déjà un exemple pour sa génération. Détenant le record d’avoir plaidé trois fois devant la Cour Suprême des Etats-Unis dont la grande victoire qui ouvrira les portes des camps de détention pour la plus grande masse de nos frères et sœurs boat-people.
On nous glissa le tuyau : demain sera prononcé le jugement final et tous les camps seront ouverts !
Oui mais comment l’annoncer au micro sans risquer une émeute à Krome. Elsie et moi nous eûmes alors une idée. Paraphrasant le défunt Révérend Martin Luther King je vais déclarer : ‘I have a dream !’
‘Yes I have a dream’, c’est-à-dire j’ai rêvé qu’arrive enfin le jour où tous nos frères et sœurs haïtiens sortent totalement libres (‘lib e libè’) de Krome et de tous les camps de la police d’immigration !
Eh bien message reçu 5 sur 5. Un immense hourra retentit au camp, mais dans une discipline exemplaire. Nous pensons que le brillant staff du Haitian Refugee Center Inc. avait aussi bien effectué son travail de préparation de ce côté.
Victoire grâce à Ira J. Kurzban ainsi que son collègue infatigable et toujours fidèle à la communauté Steve Forester, la très professionnelle Vera Weisz, Cheryl Little, la si gentille Sheila Neville, le joyeux et sympa Niels Frenzen, William Sanchez, Esther Kruz, Guilene Cherenfant, Clarel Cyriaque, Bruce Winnik, Tamar Bauer et autres …
Tout le monde est libre mais ce n’est toujours pas fini. Car attention, comme aujourd’hui avec le TPS et les ‘Humanitaire Biden’, jusqu’ici tout le monde vivait avec le ‘tikat’ ou Cuban Haitian Entrant mais c’est le Congrès qui vote pour accorder la Résidence légale, avec possibilité aussi de devenir Citizen.
Or nous aimerions demander aux plusieurs centaines de milliers des nôtres aujourd’hui qui sont citizens oui leur demander : savent-ils comment ils ont pu y accéder ?
Savent-ils combien de centaines voire de milliers qui ont défilé chaque week-end sur le Biscayne Boulevard pour demander ‘Justice for Haitians.’
Ainsi qu’à New York, sur le Manhattan Bridge et à l’appel du Centre Charlemagne Pérale dirigé par les Pères du Saint-Esprit, dont Antoine Adrien et William Smart.
Car la lutte devint désormais une bataille communautaire, en même temps que la ville connait des périodes difficiles avec des émeutes comme à Liberty City ou Overtown … cela en même temps qu’il faut gagner à sa cause autant de leaders locaux et nationaux que possible : un maire Maurice Ferre ou encore un leader des droits civiques Jesse Jackson qui descend à Miami pour appuyer la lutte des Haïtiens comme plusieurs autres personnalités politiques mais aussi des membres du Big business.
Et c’est tout ce monde qui va plaider en 1986 devant le Congrès américain aux côtés des avocats du Haitian Refugee Center Inc. et des membres de la communauté haïtienne et autres personnalités les accompagnant, pour l’obtention d’une décision accordant la Résidence légale à tous les Haïtiens arrivés avant 1982 qui vivaient sous la loi d’amnistie Simpson Mazzoli avec la possibilité de devenir ‘Citizen’ après seulement 1 an oui un an.
Voilà !
Tout cela parait bien loin mais voici que soudain on a l’impression que le cauchemar Krome Avenue peut renaître hélas … si ce n’est pas déjà fait.
Mais Ira J. Kurzban est toujours à nos côtés et le voici avec nous ce soir. Il ne saurait y avoir meilleur moment pour lui dire Merci ! 100 fois Merci que cette petite rencontre.
Merci Ira !
Merci pour Haïti.
Mais je voudrais pouvoir dire aussi comme on disait à cette époque : A luta continua !

Marcus Garcia, Haïti en Marche, 17 Janvier 2026