Par Jean Valdonel CONSTANT
A la question : peut-on planifier un secteur dans une situation de chaos ? Yves ROBLIN, ancien boursier de l’État haïtien à l’UNESCO de Paris, dresse un constat sévère de la situation actuelle. Plus de 2 000 écoles auraient été contraintes de changer de localisation et plusieurs centaines d’autres transformées en centres d’accueil. La progression des groupes armés dans plusieurs régions du pays, notamment dans le département de l’Ouest, le Bas-Artibonite et certaines zones du Plateau Central, aurait provoqué une hausse importante de la déperdition scolaire. Un retour à une architecture institutionnelle conforme à l’esprit de la Constitution est recommandé. L’éducation constitue l’un des principaux vecteurs dedéveloppement d’une nation. En Haïti, la dégradation continue du climat sécuritaire, conjuguée à une crise politique et institutionnelle persistante, place aujourd’hui le système éducatif dans une situation particulièrement préoccupante. Dans une analyse intitulée « Éducation et Société en Haïti : peut-on planifier un secteur dans une situation de chaos ? », l’universitaire et auteur Yves ROBLIN, ancien boursier de l’État haïtien à l’UNESCO de Paris, dresse un constat sévère de la situation tout en plaidant pour une refondation de l’État comme préalable à la reconstruction de l’école haïtienne. Un système éducatif profondément fragilisé Selon l’auteur, le système éducatif national, regroupant plus de quatre millions d’élèves, environ 150 000 enseignants et près de 18 500 établissements scolaires, fait face à une crise sans précédent. La progression des groupes armés dans plusieurs régions du pays, notamment dans le département de l’Ouest, le Bas-Artibonite et certaines zones du Plateau Central, aurait entraîné la fermeture ou la délocalisation de milliers d’établissements scolaires. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, souligne l’analyse, plus de 2 000 écoles auraient été contraintes de changer de localisation, tandis que plusieurs centaines d’autres ont été transformées en centres d’accueil pour les personnes déplacées internes (PDI). Cette situation aurait provoqué une hausse importante de la déperdition scolaire privant de nombreux enfants de leur droit fondamental à l’éducation. Pour illustrer cette réflexion, l’universitaire, Yves Roblin,rappelle la pensée de Jean-Jacques Rousseau dans Émile ou de l’éducation, selon laquelle l’éducation doit offrir à l’enfant un espace de protection face aux dérives de la société. Il évoque également la célèbre maxime attribuée à Victor Hugo : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison », tout en s’interrogeant sur la possibilité d’appliquer ce principe lorsque l’école elle-même devient victime de la violence. Une crise éducative lourdes conséquences sociales L’auteur estime que les difficultés du système scolaire dépassent largement le cadre pédagogique. L’arrêt des activités scolaires aurait fortement affecté l’économie locale. Des milliers de petits commerçants vivant des activités générées autour des établissements scolaires se retrouveraient aujourd’hui privés de leurs principales sources de revenus. Parallèlement, la classe moyenne subirait une décapitalisation progressive, tandis que les résultats scolaires continueraient de se détériorer sous l’effet de l’insécurité, des interruptions répétées des cours et des programmes pédagogiques inachevés. S’appuyant sur les travaux du sociologue Émile Durkheim, M. Yves Roblin rappelle que l’éducation constitue un mécanisme essentiel de transmission des valeurs sociales entre les générations. Selon lui, cette chaîne de transmission est aujourd’hui profondément rompue en Haïti. Le blocage des financements internationaux L’analyse met également en évidence les difficultés financières auxquelles fait face le secteur éducatif. L’auteur soutient, par ailleurs, que plusieurs programmes de coopération internationale demeurent suspendus en raison de l’absence de fonctionnement normal des institutions républicaines. Il rappelle que l’article 276-2 de la Constitution de 1987 amendée prévoit que les accords internationaux doivent être ratifiés par le Parlement. Or, l’inexistence de cette institution empêcherait actuellement l’approbation de plusieurs mécanismes de financement destinés notamment à la modernisation des infrastructures scolaires et au renforcement des capacités du ministère de l’Éducation nationale. Une gouvernance remise en question Au-delà des difficultés sécuritaires et financières, M. Roblinestime que la crise est également d’ordre administratif et managérial. L’auteur critique la gouvernance actuelle du secteur éducatif estimant que certaines décisions auraient conduit à la marginalisation de cadres expérimentés de l’administration publique. Selon lui, le Ministère de l’Éducation nationale aurait besoin d’une gestion davantage fondée sur les compétences techniques, la continuité administrative et la rationalité institutionnelle. À cet égard, il fait référence au philosophe René Descartes et à son Discours de la méthode, rappelant que la rigueur, l’ordre et la raison constituent des principes fondamentaux pour toute administration moderne. Une transition politique jugée insuffisante Dans son analyse, Yves Roblin considère également que la transition politique actuelle n’a pas permis d’apporter les réponses attendues face aux multiples crises que traverse le pays. Il évoque notamment la persistance de l’insécurité, les difficultés économiques, l’absence d’avancées significatives dans l’organisation des élections ainsi que les récents événements tragiques survenus à Kenscoff en juillet 2026, qu’il condamne avec fermeté. Pour sortir durablement de cette crise, l’auteur appelle à renouer avec les idéaux portés par Anténor Firmin, défenseur de l’égalité par l’instruction, ainsi que par Dumarsais Estimé, dont la vision reposait notamment sur la valorisation de la paysannerie, de la classe moyenne et d’une école républicaine accessible à tous. Plaidoyer pour une refondation de l’État En conclusion, l’auteur estime que la reconstruction du système éducatif passe inévitablement par une refondation des institutions de l’État. Dans la même veine, il sollicite un accompagnement stratégique de la communauté internationale, notamment de la CARICOM, de l’Organisation des États Américains (OEA), de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation des Nations unies (ONU), tout en précisant que cette coopération ne devrait pas être assimilée à une mise sous tutelle. L’auteur plaide en faveur d’un retour à une architecture institutionnelle conforme à l’esprit de la Constitution, estimant qu’un exécutif pleinement fonctionnel disposerait de la légitimité nécessaire pour rétablir la sécurité, relancer les financements internationaux, réorganiser le système éducatif et conduire le pays vers des élections démocratiques. Selon lui, la sortie durable de la crise suppose avant tout le rétablissement de l’autorité de l’État, afin que les institutions puissent pleinement exercer leurs missions : gouverner, administrer, garantir la sécurité publique et assurer aux citoyens l’accès effectif à une éducation de qualité. Source : Analyse de Yves ROBLIN, ancien boursier de l'État haïtien à l'UNESCO de Paris et auteur de « Un 20e siècle, riche en événements et en inventions : le cas d'Haïti » (436 pages, 2026).