22 mars 2026 - Par Francklyn B. Geffrard,
PORT-AU-PRINCE, dimanche 22 mars 2028 (RHINEWS)- La question du rôle des partis politiques est au cœur même de la crise haïtienne : elle dépasse la simple critique des acteurs pour interroger la nature du politique, sa finalité et sa dégradation dans un contexte d’effondrement institutionnel prolongé.
Dans une démocratie fonctionnelle, les partis politiques remplissent plusieurs rôles fondamentaux. Ils structurent l’offre politique, articulent les demandes sociales, forment et sélectionnent des élites, encadrent la compétition électorale et, surtout, transforment des visions en politiques publiques. Ils sont des médiateurs entre la société et l’État, et non des instruments de captation de ressources ou de pouvoir personnel. Autrement dit, ils organisent la conquête du pouvoir par les urnes, mais aussi son exercice dans l’intérêt général, avec obligation de résultats.
Or, en Haïti, cette architecture normative semble largement dissoute. La « classe politique » existe sociologiquement – elle occupe l’espace public, monopolise les discours et négocie les transitions – mais elle ne remplit pas les fonctions classiques des partis dans une démocratie. Elle ne structure ni une offre politique crédible, ni une alternance fondée sur des programmes. Le constat est sévère : au lieu d’être des vecteurs de transformation, les partis sont souvent devenus, pour la plupart, des véhicules de positionnement individuel ou de survie politique.
L’absence d’élections depuis près d’une décennie constitue à cet égard une anomalie majeure, presque une contradiction ontologique : comment une classe politique peut-elle exister durablement sans le mécanisme qui fonde sa légitimité ? Cette situation traduit un déplacement du centre de gravité du pouvoir : des urnes vers les arrangements, des citoyens vers les élites négociatrices. Les transitions à répétition, loin d’être des solutions provisoires, sont devenues un mode de gouvernement, vidant progressivement la démocratie de sa substance.
Cela renvoie à une question plus profonde : existe-t-il en Haïti une culture politique orientée vers les résultats ? L’expérience récente tend à montrer le contraire. La culture dominante semble davantage marquée par l’accès au pouvoir que par sa finalité. Le pouvoir est recherché pour lui-même – comme ressource, comme protection, comme statut – plutôt que comme instrument de transformation sociale. Cette dérive alimente un cercle vicieux : faible performance publique, perte de confiance citoyenne, délégitimation des institutions, puis repli des acteurs politiques sur des stratégies de court terme.
Faut-il en conclure à une absence totale de culture politique ? Ce serait excessif. Il existe une culture politique en Haïti, mais elle est fragmentée, ambivalente et souvent désarticulée des exigences de la gouvernance moderne. Elle oscille entre héritages historiques (luttes pour la souveraineté, méfiance envers l’État), pratiques clientélistes et aspirations démocratiques sincères mais peu institutionnalisées. La culture de l’informel!
Le problème central des partis haïtiens réside alors dans une triple défaillance : faiblesse organisationnelle, absence d’ancrage idéologique clair et incapacité à produire une offre politique structurée. Lors des dernières élections, cette faiblesse s’est traduite par une pauvreté criante de l’offre politique – peu de programmes cohérents, peu de figures crédibles, peu de débats de fond. Le risque est réel de voir cette situation se reproduire, voire s’aggraver, lors des prochaines échéances, ce qui nourrit une inquiétude légitime.
Comment comprendre, dès lors, l’attitude d’une classe politique qui a assisté à l’effondrement de l’État sans imposer un sursaut électoral ? Plusieurs facteurs peuvent être avancés : fragmentation extrême des partis, dépendance à des ressources extra-institutionnelles, absence d’incitations à la compétition électorale, et, plus fondamentalement, une forme d’adaptation au désordre. Dans un système dysfonctionnel, certains acteurs trouvent des avantages à l’absence de règles claires.
Dès lors, la question du renouveau politique devient incontournable. Mais elle ne peut se limiter à un appel moral ou à un simple renouvellement des visages. Elle suppose une reconstruction méthodique, en plusieurs étapes concrètes :
Première étape : refonder le cadre institutionnel minimal. Sans sécurité, sans autorité électorale crédible et sans règles acceptées, aucune compétition démocratique n’est possible. Il s’agit ici de rétablir les conditions élémentaires de l’État – sécurité publique, justice fonctionnelle, administration électorale indépendante.
Deuxième étape : restructurer les partis politiques. Cela implique des exigences légales et pratiques : transparence du financement, démocratie interne, implantation territoriale réelle, obligation de programme. Les partis doivent devenir des organisations, et non des sigles.
Troisième étape : reconstruire l’offre politique. Cela passe par l’élaboration de projets de société clairs, chiffrés, débattus publiquement. L’offre politique doit répondre aux besoins concrets des citoyens – sécurité, emploi, éducation, santé entre autres – et non se limiter à des slogans.
Quatrième étape : favoriser l’émergence de nouveaux leaders. Aucun renouveau n’est possible sans renouvellement humain. Cela suppose d’ouvrir l’espace politique à des profils issus de la société civile, du secteur privé, de la diaspora, avec des mécanismes de sélection crédibles.
Cinquième étape : instaurer une culture de reddition de comptes. L’obligation de résultats doit devenir une norme sociale et politique. Cela implique des institutions de contrôle, mais aussi une pression citoyenne constante.
Sixième étape : reconstruire le lien entre politique et citoyen. Le citoyen doit redevenir le centre de l’activité politique. Cela passe par l’éducation civique, la participation locale, et la réhabilitation du vote comme instrument de changement.
Septième étape : produire un nouveau narratif national. Haïti a besoin d’un récit mobilisateur qui dépasse la fatalité et le cynisme. Un narratif qui place l’humain au centre, valorise la compétence, et transforme les crises en opportunités de refondation.
À ce stade, l’expérience comparative peut éclairer sans pour autant offrir de recette miracle. Des pays ayant connu des crises profondes d’État ou de légitimité ont su, dans certaines circonstances, amorcer des redressements. Le Rwanda, après le génocide de 1994, a reconstruit un appareil étatique fort en misant sur la sécurité, la centralisation et une vision stratégique claire – au prix toutefois de débats persistants sur les libertés politiques. Le Liberia, après deux guerres civiles, a relancé un processus démocratique avec des élections régulières et un effort de reconstruction institutionnelle, soutenu par la communauté internationale. La Colombia, confrontée à des décennies de conflit armé, a engagé un processus de paix et de réforme politique visant à réintégrer des acteurs exclus dans le jeu démocratique.